Institut de Recherches Historiques du Septentrion

Pôle 2 – Pouvoirs, normes et conflits

Responsables : Christopher Fletcher, Delphine Bière-Chauvel

Le pôle 2 se propose, en mêlant des approches relevant de l’histoire sociale, économique, artistique, culturelle et politique, d’étudier les processus par lesquels se construisent et s’institutionnalisent les normes qui structurent la société (2.1). Les travaux du pôle porteront également sur les manières dont ces normes s’imposent aux individus, en s’intéressant autant à leur assimilation et à leur appropriation qu’à leur mise à distance par la négociation, la transgression ou encore la subversion (2.2). Il s’agira plus particulièrement d’examiner l’impact des conflits sur ces processus en se demandant dans quelle mesure les crises, les révolutions et les guerres modifient, durablement ou non, les normes et les pratiques ordinaires (2.3).

2.1 Autorités, institutions, régulation

L’idée de la norme présuppose un cadre qui permet de le concevoir. Or la nature et l’efficacité de ces cadres varient radicalement dans le temps et dans l’espace. L’objectif du pôle 2 est de travailler sur la relation entre normes et pouvoirs sans limiter la réflexion aux institutions les plus facilement identifiables. Il s’agit de décrire les formes d’action qui naviguent entre le formel et l’informel, entre le formulé et l’informulé. Il faut prendre en compte non seulement des périodes mais également des sociétés où les normes de différentes institutions ne monopolisent pas le pouvoir. Elles le partagent autant avec les normes de différentes communautés d’interprétation qu’avec d’autres méthodes d’action, dont la violence. Le pôle 2 s’efforcera de saisir les relations entre normes, pouvoirs et conflit non seulement dans des moments d’exception mais également dans la vie « ordinaire ».

2.1.1 Incarnation du pouvoir et construction de la légitimité

Comment se construit et s’impose le pouvoir ? On peut examiner cette question sous l’angle de l’auctoritas, du droit légitime à gouverner ; de la potestas, de la capacité réelle à se faire obéir ; ou de la gubernatio, l’art du timonier, celui qui tient le gouvernail mais qui ne contrôle pas les vagues qu’il traverse. La construction du pouvoir se comprend également du point de vue du charisme wébérien, de la capacité bien inscrite dans le temps de mobiliser le collectif, parfois en dehors des institutions, parfois dedans. Elle se prend également dans la dramatisation du pouvoir, par exemple dans les cours ou dans les villes, par la magnificence, la mise en scène de ses propres vertus, dans l’art, l’architecture, les habits, la cérémonie. Il s’agit de s’intéresser à ses ressorts pratiques ou idéologiques : les sources de la légitimité (idéologiques, juridiques, religieuses, technocratiques…) ; les discours sur le pouvoir et leurs contreparties (celui qui dit gouverner pour le bien du peuple s’expose aux critiques du même peuple).

Dans les temps normaux, mais encore plus dans les moments d’exception, le pouvoir de tel ou tel acteur est l’assemblage d’éléments issus des possibilités disponibles. Le pouvoir n’apparaît pas ex nihilo, sous une forme « prête à l’emploi ». Les officiers sont régulièrement exposés à la remise en cause de leur légitimité. Il s’agit de s’intéresser également aux moments où la construction de la légitimité échoue.

Enfin, le pouvoir se comprend du point de vue de son incarnation collective et personnelle. Cette question sera notamment examinée en s’intéressant au genre du pouvoir. Lorsque l’on parle du pouvoir des femmes nobles par exemple, on ne peut pas réduire leur position dans le rapport au pouvoir à une position de « dominées » : elles ont une relation spécifique aux différentes formes de pouvoir. On s’intéressera également aux logiques de réseaux (réseaux familiaux, réseaux d’influence, réseaux urbains, réseaux informels notamment artistiques, réseaux économiques, religieux etc.) qui entretiennent les positions de pouvoir. 

2.1.2. Formalité et informalité du pouvoir

Les institutions sont à la fois un instrument d’exercice du pouvoir et une limite. Une fois établies, elles deviennent facilement indéracinables et risquent de se substituer à leur fondateur, ne serait-ce que partiellement. Cela peut expliquer les réticences du souverain à « instituer », ou la volonté de maintenir des institutions multiples, entre lesquelles arbitrer. La diversité et le pluralisme des systèmes juridiques permettent à divers acteurs de bricoler leurs propres stratégies, notamment dans la situation coloniale ou dans la diversité juridictionnelle qui caractérise le monde médiéval et l’Ancien Régime. Cette diversité institutionnelle et pratique incite à s’intéresser notamment aux périodes de crise ou de transitions, pendant lesquelles les usages informels jouent un rôle accru. Elle invite également à questionner les logiques d’institutionnalisation ou de non-institutionnalisation du pouvoir dans ses différentes sphères.

Une question centrale est celle des agents du pouvoir envisagés sous la dimension de leur recrutement, des conditions de leur légitimité et de l’exercice de leur pouvoir à l’interface du pouvoir central et des pouvoir locaux, en situation de crise ou non, de de la variété des processus de leur professionnalisation, de la réalité de leur pouvoir au-delà de leurs représentations. Il s’agit de s’intéresser en particulier au gouvernement par des intermédiaires ; de prendre les agents de pouvoir dans leur grande variété (juges, bourreaux et autres auxiliaires de la justice, agents des polices, gendarmes, militaires, percepteurs d’impôts et autres agents du fisc, officiers seigneuriaux, administrateurs et « managers »...) ; et de prêter une attention particulière à leur réputation (figure littéraire des gens d’argent, des « lawyers », des soldats, des commissaires, etc.), à la perception de leur poids numérique (il y en a toujours trop... ou pas assez) et à leurs registres d’action.

Une autre question soulevée dans les travaux du pôle concerne la manière dont les arts se structurent dans une relation avec le pouvoir – sous ses différents visages – et dont les institutions favorisent cette interaction. Ce questionnement est l’occasion d’examiner différents modes du rapport entre art et pouvoir, tels que le mécénat et les commandes officiels, les salons, expositions et musées, mais aussi la censure, la propagande. Quelles formes et quels rapports de pouvoir établissent les mécènes, les donateurs ou encore les collectionneurs avec les artistes, les institutions mais aussi les mondes économique et politique ? Quel rôle ont les groupes sociaux et les différences de genre dans ce crible ? Le cas des commandes officielles invite également à réfléchir à la différence entre espace public et espace privé à travers les époques abordées.

2.1.3. Lieux et espaces du pouvoir

Le mot institution désigne également un lieu d’exercice du pouvoir et en ce sens permet de lui donner une dimension concrète (tribunal, église, palais princier, ville, hôpital, prison, école, caserne, bureau et commissariat de police, asile d’aliénés...). Il s’agit donc de s’intéresser également aux espaces et aux frontières, avec une attention particulière au contrôle d’espaces discontinus ou fragmentés et à la multiplicité des niveaux de domination. Comment cette domination est-elle construite : par les réseaux, les finances (métal contre papier…), la fiscalité, la puissance militaire, la surveillance policière ou douanière, les alliances, les techniques et savoirs (mathématiques, médicaux, et d’une manière générale académiques) ?

Nous nous intéressons à la traduction concrète du pouvoir tout particulièrement dans le rapport au territoire, à savoir les lieux de la « centralité » de la domination et à son envers, les espaces qui résistent au pouvoir central, ou le limitent et le recomposent. Dans les lieux dits « périphériques », territoires isolés, enclavés, relégués ou abandonnés, si l’absence, la perte ou la faiblesse des infrastructures fragilisent le développement de certains territoires, a contrario celle-ci peut inciter à innover ou à inventer d’autres systèmes ou d’autres cadres relationnels (par exemple, vitalité des échanges transfrontaliers, place de l’armée dans l’administration coloniale).

2.2 Jeux et dynamique des normes

2.2.1. Interaction et production de la norme

Les chercheurs du pôle 2 s’intéressent aux effets des normes sur le social en s’attachant à examiner leurs conditions de production et leurs champs d’efficacité. Dans ce cadre, une attention particulière est portée aux frontières, physiques, juridiques, artistiques, culturelles, imposées par différents discours et idéologies : normes de genre (les masculinités et les féminités forcément au pluriel, mais admettant des hiérarchisations variables), discours politiques, juridiques (statuts et privilèges, indigénat, esclavages et affranchissements), sociaux (idéologie de la noblesse, théories raciales), théologiques (hérésies et orthodoxies), économiques (experts, marchands ou la « valeur travail »). L’étude des dynamiques qui président à la fabrication et à la définition des normes et des catégories sociales constitue un axe de recherche privilégié. La construction de la norme, qui n’est pas seulement l’affaire des gouvernants et des institutions, résulte de transactions et de négociations impliquant des acteurs multiples et reflétant des enjeux de pouvoir. Des réseaux et des communautés d’interprétation servent ainsi à imposer et à entretenir certaines normes. Sur différents terrains, les travaux du pôle posent par ailleurs la question de la pluralité et de l’arbitraire des normes : à certaines périodes et dans certains contextes, des comportements seront ou non sanctionnés par tel ou tel individu.

2.2.2 La distance à la norme

Ainsi, pendant certaines périodes, des comportements qui ne s’apparentent pas à la norme ne troublent guère les discours dominants, alors qu’ils suscitent à d’autres moments de véritables paniques morales (le « péril jeune », l’activité sexuelle hors mariage ou l’homosexualité, l’avortement, les pratiques magiques ou susceptibles d’être identifiées comme telles…). Les oppositions aux règles établies et aux normes débouchent-elles sur des processus de marginalisation, de désocialisation et d’exclusion ou, à l’inverse, instaurent-elles d’autres normes/normalités ? Est-il possible d’être hors-norme ? Contester les normes signifie-t-il rompre avec l’« esprit » de son temps (on peut même chez certains artistes, par exemple, comprendre le rejet des canons esthétiques comme une résistance/opposition à l’Histoire) ou à l’inverse est-ce en donner une autre version/approche ? La marginalité des uns peut ainsi constituer la norme essentielle des autres (l’hérésie, les fondamentalismes, la « réforme » contre le « catholicisme », les identités militantes LGBT, les « indigènes » contre la culture coloniale européenne). La mise à l’écart volontaire ou produite socialement peut servir à structurer les populations qu’elle cherche à exclure, tels les exilés, les émigrés, les apatrides, les esclaves en fuite... Ainsi, l’exclusion de la norme contribue à former les identités et les appartenances (« belonging ») des individus et des groupes.

Les travaux du pôle 2 portent par ailleurs sur les capacités d’action des individus face aux normes. Selon les contextes, milieux et échelles, celles-ci font en effet l’objet de transactions diverses qui ne limitent pas à l’opposition binaire entre assimilation et transgression. Les individus peuvent par exemple se positionner dans la concurrence de juridictions et de normes pour en tirer parti ou encore performer les normes pour mieux échapper au contrôle social. La question du rapport aux normes se pose tout particulièrement dans les institutions qui encadrent la vie des individus sans pour autant que ces derniers soient nécessairement passifs ou soumis aux normes qu’on leur impose. À l’école, en prison, à la caserne ou encore à l’hôpital, différentes formes d’appropriation, de contestation et de subversion des normes existent.

2.3 Normes et pouvoirs en temps d’exception : guerre et révolution

En prolongeant la réflexion engagée dans le cadre du précédent quadriennal, le pôle 2 se concentre sur l’étude des conflits, politiques et militaires, dans leurs rapports aux normes et aux pratiques. Il interroge le rapport de la violence et du droit et invite à approfondir les questionnements sur la « brutalisation » des guerres dans l’histoire ou le processus de « civilisation des mœurs ». Les travaux des historiens de ce pôle s’étendent à toutes sortes de conflits, dans le temps et dans l’espace, depuis les travaux sur le combat médiéval jusqu’aux conflits actuels au Proche-Orient, en passant par les guerres de conquête coloniales ou les révoltes et révolutions des temps modernes. La Révolution française et les avatars impériaux y trouvent également toute leur place. Dans une région (Hauts-de-France et Belgique) marquée par les révolutions et les guerres, il s’agit aussi là d’un axe de recherche en adéquation avec un terrain d’étude particulièrement riche pour les historiens et historiens de l’art de l’IRHiS.

– Guerre, Révolution et normes : destructions et créations, violence et droit. La guerre et la révolution sont des temps de remises en cause, de suspension ou de destructions des normes établies. À rebours des évolutions lentes et des réformes pacifiques, elles imposent le conflit et la violence comme modalité des rapports sociaux dans des temps historiquement brefs. La question est de savoir dans quelle mesure ces épisodes de conflits peuvent contribuer, sur le long terme, à produire des lois ordinaires, et à transformer des idées, des pratiques, des dispositifs institutionnels et des rapports sociaux.

Dans certains espaces et à certaines époques, la guerre – permanente ou récurrente – constitue une norme, autour de laquelle s’organise la vie des sociétés. La guerre elle-même n’échappe pas aux normes, qu’il s’agisse des règles par lesquelles elle se déclenche ou se justifie, des usages tacites dans le combat, ou du « droit de la guerre », qui s’élabore à l’époque moderne pour s’institutionnaliser à l’époque contemporaine. Temps et espaces de l’affrontement, traitement des civils et des prisonniers, soins aux blessés, armes autorisées ou interdites, constituent autant de sujets débattus entre belligérants et alimentent propagande des uns et caricatures de l’ennemi des autres.

Sur différents terrains (éducation, santé, justice par exemple) et dans une approche comparée, attentive aux trajectoires individuelles, il s’agit ainsi de saisir ce que les conflits internationaux, les guerres civiles ou les révolutions font aux hommes et aux sociétés, non seulement lorsqu’ils se produisent, mais aussi dans les années ou les décennies qui les suivent. Pourquoi l’expérience acquise lors d’un conflit est-elle tantôt prolongée, transposée et réinvestie en temps de paix, tantôt considérée comme une parenthèse ? Dans l’esprit du pôle, l’analyse intégrera une réflexion sur la dimension juridique des transformations, en s’interrogeant sur la place de la loi dans l’établissement d’un moment d’exception, dans la sortie de guerre ou de révolution, ou dans sa mémoire.

– Sortir des périodes d’exception. Les sorties de crises seront également pensées dans leur rapport à la norme. Le rétablissement d’un ordre normatif ante bellum sera relativisé en mesurant l’impact que les périodes d’exception font peser sur un hypothétique « retour à la normale ».

Dans le cas de la Révolution française, dans le prolongement des ANR RevLoi et ACTAPOL, la réflexion entamée dans le précédent contrat sur la construction républicaine par l’élaboration, la publication et l’application de la loi pourra se poursuivre par l’examen des efforts des Assemblées révolutionnaires pour mettre un terme aux tensions révolutionnaires : par les amnisties, qui apparaissent dès l’été 1789, par certaines commémorations, voire par une forme de « justice transitionnelle ». Appliquée à l’an III, cette dernière notion, empruntée aux conflits traumatiques de ces dernières décennies, n’est pas sans susciter le débat. Quelles sont alors les transformations des enjeux de la justice d’exception ? Comment s’articule le fonctionnement de celle-ci avec les mesures politiques ou symboliques adoptées par la Convention pour reconnaître les erreurs passées et leurs victimes, réparer les fautes politiques ou dépasser un moment traumatique ? Pour comprendre les événements de l’an III, certaines spécificités des années 1793-1794, puis 1794-1795 invitent-elles à limiter l’usage historique de la notion de justice transitionnelle ? Il y a là autant de questions qui feront l’objet d’étude, notamment en lien avec la Société des études robespierristes et l’Association française pour l’histoire de la justice.

S’attachant à mettre en évidence les répercussions des conflits sur le temps long, les travaux du pôle 2 porteront également sur les politiques, les moyens et les acteurs qui contribuent à construire une culture de la paix succédant à l’état de guerre. Ainsi, les juridictions civiles instaurées en 1919 dans le Nord nous éclairent, à travers les enquêtes pour « intelligence avec l’ennemi », sur les processus de normalisation d’une société bouleversée par quatre ans d’occupation et qu’il faut réintégrer dans le giron national. Cette justice qui porte sur des comportements criminels commis pendant la guerre mais guidée par des considérations typiques de l’après-guerre en disent long sur la plasticité des normes juridiques confrontées aux réalités de l’occupation. Au-delà du cas particulier du Nord, un programme sur le rôle des procès dans la construction des mémoires des crimes de masse au XXe siècle est à l’étude, avec les juristes de l’université de Lyon 3. Il s’’agit ici de relativiser l’efficacité de ces politiques judiciaires qui sont également des politiques de mémoire.

Enfin, l’examen des conflits, guerres et révolutions pourra intégrer une interrogation sur la valeur heuristique des concepts de traumatisme et de résilience, envisagés à l’échelle intime et collective : dans quelle mesure fournissent-ils des clés de compréhension pour appréhender l’événement, mais aussi la mémoire de celui-ci, dans ses aspects matériels et psychologiques ? Un terrain d’étude privilégié est le traitement des vestiges de guerre, des ruines et des nouveaux paysages résultant des conflits dans les zones sinistrées. Le vécu des ruines, leurs usages politiques mais aussi leur patrimonialisation aboutiront à questionner « les paysages de mémoire » (A. Becker) qui marquent encore si profondément la région des Hauts-de-France, notamment dans une perspective comparatiste avec d’autres cas français, européens, voire mondiaux. Cette perspective souhaite également intégrer les processus intimes qui permettent (ou non) de faire face aux séquelles de la guerre inscrites dans les corps, les esprits et les paysages, dans la lignée des premiers travaux qu’a mené l’IRHiS en collaboration avec le laboratoire de psychologie PSITEC de l’université de Lille (« Traumatismes : évolution, représentation et prise en charge d’hier à aujourd’hui », 13 décembre 2017 https://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/274/files/2017/11/1213_Programme-Derrien.pdf).

Au total, le pôle 2 compte s’appuyer sur 6 projets émergeants actuels et le séminaire doctoral « Droit et histoire. Normes et transgressions », validé par l’École doctorale. Il bénéficie en outre de nombreux partenariats : le Centre d’histoire judiciaire (UMR 8025), Service historique de la Défense (Vincennes), la Région de gendarmerie Haut-de-France, le GIS « Institut des frontières et discontinuités », l’Association française pour l’histoire de la Justice (AFJ/Ministère de la Justice), Société des études Robespierristes (SER), entre autres.

Attentif à la continuité enseignement/recherche, le pôle prolonge l’activité de 4 parcours de Master de l’université de Lille/UFR SHAP : « Métier d’historien », « Archivistique et monde du travail », « Études sur la Guerre et la Sécurité » (EGS) et « Gestion des sites du Patrimoine » (GSP).