Institut de Recherches Historiques du Septentrion

Pôle 1 – Processus de création et pratiques du savoir

Responsable : Étienne Hamon

Quelles que soient leurs spécialités, les membres de l’IRHiS ont continûment apporté une grande attention à la construction et à la circulation des savoirs dans les domaines les plus variés, des apprentissages techniques aux savoirs artistiques, des connaissances juridiques aux expériences scientifiques, des compétences économiques aux arts de gouverner. Plus récemment, une partie d’entre eux a engagé une réflexion davantage marquée par le souci du rapport des temporalités et des contextes avec l’émergence de ces multiples savoirs. Ainsi, dans le prolongement des travaux des axes « Innovations » et « Arts et mémoires d’Europe : identité, héritage, intégration, représentations », il a semblé pertinent de croiser les approches développées dans chacun de ces groupes de recherche, en insistant plus particulièrement sur l’articulation entre les processus de création et les usages pratiques des savoirs, afin de faire émerger des problématiques communes, puisque, finalement, les concepts et les méthodes sont intimement liés au champ de l’expérience.

Les thématiques de recherche désormais bien structurées, autour, d’une part des contextes d’énonciation et de réception de l’innovation et, d’autre part, des pratiques innovantes et des savoirs qui les portent, pourront grâce à ce nouveau cadre se développer de manière à observer à nouveaux frais certains termes du contrat social et des libertés individuelles du Moyen Âge à nos jours.

1.1 Innovation et création (techniques, arts…)

Les réflexions menées dans le cadre du séminaire « Innovations » ont contribué à distinguer le concept de nouveauté des processus liés à l’invention, à spécifier la part respective de l’initiative individuelle et du collectif, à saisir la nouveauté dans son contexte d’énonciation et de pensée. Les apports des autres disciplines en sciences humaines et une réflexion plus approfondie quant à la transmission des idées et des connaissances se sont révélés essentiels pour enrichir nos études. On l’aura compris : considérer l’invention de la perspective, de la machine à vapeur ou du téléphone portable n’a d’intérêt que s’il s’agit par ailleurs d’observer et d’évaluer la chaîne des causes et des conséquences dans laquelle ces innovations techniques apparaissent. C’est donc bel et bien la construction sociale de l’innovation articulée dans ses dimensions politique, économique et culturelle qui se trouve au cœur de nos investigations. Parce qu’elle crée un besoin qui n’est pas forcément ressenti, l’innovation est une ouverture vers des possibles, vers l’imprévisible et fournit une conjoncture d’avance vis-à-vis du réel, pour reprendre la formule du philosophe Thierry Ménissier. Par ailleurs, distinct du progrès et de son caractère moral, l’innovation impose de réfléchir à la différence entre l’agir et le faire, ce qui, dans le champ des investigations historiques, a permis classiquement d’ouvrir deux voies de réflexion, d’un côté celle dédiée à la création, résultat tangible de l’art, où l’objet vaut pour lui-même, et de l’autre, celle qui privilégie l’invention dont la fin ne s’épuise pas dans la production de l’objet. Le but de cette collaboration entre historiens et historiens de l’art sera de réinterroger simultanément ces deux termes (invention et création) afin de réconcilier des a priori qui ne résistent pas aux usages et à la pratique.

Dans cette sous-thématique, il s’agira de continuer à réfléchir à l’évolution des idées, toujours en contexte en privilégiant le rapport au pouvoir, au temps et aux modalités des processus d’invention et de création, grâce à trois groupes de travail.

– Les processus de création. La double question du processus de création et de la transmission des savoirs et de ses pratiques nécessite d’être abordée par le prisme des transferts culturels et artistiques, une approche qui a fait l’objet d’une réflexion renouvelée depuis une dizaine d’année. Ce paradigme permet d’envisager non seulement les flux et les échanges entre un milieu d’émission et un milieu d’accueil, mais encore leurs effets sur le processus de création lui-même. La question des transferts artistiques s’annonce d’autant plus féconde pour étudier la création que, d’une part, Lille se situe du Moyen Âge à l’époque actuelle à un carrefour d’échanges, et que d’autre part, cette approche englobe et induit un ensemble de concepts transdisciplinaires qui demandent à être éprouvés et affinés par des études de cas et des projets pérennes : le recyclage, le réemploi, l’hybridation, la migration et l’adaptation offrent autant de pistes de réflexion prometteuses, qui demandent à être envisagées comme des dynamiques alimentant la création. Tout en favorisant l’interdisciplinarité, elles conduisent à se pencher sur les processus mis en œuvre tout au long des phases d’élaboration formelle. Dans le cadre de cette sous-thématique, des journées d’étude dédiées aux « Figures de l’innovation » (artistes, théoriciens, commanditaires...) seront régulièrement organisées afin d’aboutir à un ouvrage collectif.

– Les entreprises de création. Aborder la création comme une entreprise permet de dépasser le jeu de l’individuel et du collectif dont l’analyse a été au cœur des réflexions menées dans le cadre du projet quinquennal passé. S’inspirant des études de gestion et du renouveau de l’histoire entrepreneuriale, il s’agira de montrer comment la création repose sur des logiques d’action permettant de mobiliser des ressources variées au sein de contextes différents, qu’il s’agisse de l’atelier d’artiste ou du laboratoire du chercheur. Le projet de séminaire partenarial AIREA (Approches Interdisciplinaires de la recherche et de l’entrepreneuriat académique – partenariat MESHS-IRHiS-CLERSE) en constituera un premier développement appelé à être prolongé par l’étude d’autres activités créatives.

– Les politiques de l’innovation. Le but ici est de poursuivre la réflexion sur les impératifs politiques qui encouragent, les résistances culturelles qui accompagnent, brident ou stimulent l’innovation, en privilégiant toujours une chronologie étendue du Moyen Âge à nos jours, mais en ouvrant plus largement le spectre disciplinaire afin de mieux saisir les enjeux inhérents à la généalogie d’un concept et à l’évolution des imaginaires face à la nouveauté. Le séminaire « Innovations » actuel aura vocation à devenir un séminaire d’École doctorale en lien avec les philosophes de STL (UMR 8163) et les juristes de l’Institut d’histoire du Droit (UMR 7184). Cette extension disciplinaire se concrétise actuellement avec la mise en place du Projet d’AUFFAY (Archives du Nord, IRHiS, Institut d’histoire du Droit, Académie des sciences de Vienne) et des journées d’étude dédiées aux pratiques des indulgences du Moyen Âge à nos jours (IRHiS, CHISCO de Paris Nanterre).

1.2 Sociétés de savoir : cercles de savoirs, expertise, professionnalisation, règlementation (techniques de savoir : décrire, compter, classer…)

La chronologie ample permet de saisir l’évolution des lieux et des media qui assurent la stimulation et la transmission des savoirs liés à l’innovation et à la création. Depuis les monastères carolingiens jusqu’aux « tiers-lieux » contemporains en passant par les sociétés savantes de l’Ancien Régime ou la bottega, les cercles d’échanges, de rencontres et de vie sont inséparables de l’innovation dans son élaboration comme dans sa mise en pratique. Les environnements (lieux, milieux, réseaux) favorisant cette transmission des savoirs, qui peuvent être considérés comme des incubateurs de la mutation et du changement (cercles de savoirs, sociétés savantes, villes, ateliers, etc.), les outils (registres comptables, fiches techniques, traités, journaux et correspondances privés, réglementations de métiers, de corporations, etc.) mis à disposition des femmes et des hommes considérés ici en tant qu’acteurs de l’innovation pour leur savoir-faire, leur expertise et parfois pour leur génie, sont autant de pistes de recherche qui structureront les futures initiatives de recherche. Lieux, milieux et réseaux dans un contexte international constitueront les points d’ancrage de nos premières réflexions.

– La ville, berceau de l’innovation ? Dans la lignée des travaux menées depuis des décennies à Lille et dans les grandes universités belges, une attention toute particulière à la ville, milieu propice à l’innovation à travers les siècles considérés, permettra de rassembler un grand nombre de chercheurs spécialistes des mondes urbains au sein du laboratoire. Il s’agira bien évidemment d’observer les mécanismes de régulation et de dérégulation très actifs en ville, mais également d’éclairer le rôle des acteurs de l’innovation : marchands, artistes/artisans, religieux, échevins, gouvernements, princes et finalement État. C’est dans ce cadre que se bâtira le projet ERC « Embracing and stimulating innovation in the cities of Western Europe (13th-16th century) » dans le but de concevoir un outil numérique permettant de créer un répertoire interactif de ces innovations en contexte, conçu comme une base participative (CiviNov). Il s’agira de permettre à chacun des chercheurs engagés dans ce projet d’abonder une base de données, avec, pour chaque ville étudiée, la possibilité de rassembler chronologiquement et synthétiquement les innovations qui s’y sont développées. Le premier chantier ouvert concernera les innovations hospitalières du XIIIe au XVIe siècle dans les villes d’Europe du Nord-Ouest, ce qui permettra d’établir un premier rapprochement avec le pôle Santé de l’I-Site ULNE.

– Les cercles du pouvoir. Le rapport du pouvoir à l’innovation sera également interrogé. Les cercles centraux de décision, qui ont par ailleurs en charge le maintien des fondements idéologiques de l’organisation sociopolitique qu’ils dominent, constituent des lieux où l’on recourt à des pratiques innovantes d’information, de gestion, d’ingénierie politique. Celles-ci se diffusent ou bien au contraire échouent à s’adapter au substrat social, selon des résultats dont l’étude permettra de comprendre diachroniquement les conditions de réussite de la « rénovation politique ».

– Les réseaux d’expertise. Historique ou archéologique, l’exploration de ces champs offre des perspectives dans les domaines de la lexicographie des objets créés, des acteurs et des pratiques innovantes ; elle répond aux besoins d’une meilleure compréhension des outils de gestion de la commande artistique et de leur évolution ; elle interroge le statut de l’expertise et de l’expert dans le processus de création et dans la société ainsi que le rôle des formes de regroupements et de sociabilité dans la réglementation des professions (jurés, conseils, académies...). C’est aussi dans cette optique que pourront être examinées les formes de réception et de diffusion, les pratiques des collectionneurs et les discours savants sur l’œuvre.

1.3 Apprentissage, éducation populaire, transmission des pratiques

L’innovation dépend étroitement de la nature des rapports qui s’établissent entre maître et élève mais aussi des cadres dans lesquels ceux-ci s’exercent et des outils de la communication dont disposent les acteurs et destinataires des processus heuristiques. L’éducation est autant conçue comme un levier de la politisation et de l’émancipation du peuple que comme un instrument pour acculturer, parfois même encadrer les « classes dangereuses ». Tout en consolidant les acquis du séminaire « Travail, apprentissage, création » animé par l’axe « Arts et mémoires d’Europe. Identité, héritage, intégration, représentations » et dans la continuité des travaux des membres de cet axe sur la formation au sein des ateliers (projet Garzoni) et des écoles d’art, sur la pédagogie ou sur les voyages d’étude, de nouveaux champs pourront être investis. Ils inscriront dans une histoire sociale, politique et culturelle de l’éducation et de l’apprentissage qui accorde une place essentielle aux acteurs, à leurs trajectoires et à leurs réseaux nationaux et internationaux, ainsi qu’aux conditions de possibilité matérielles et économiques des réalisations éducatives. On examinera les concurrences, les complémentarités et les échanges entre les nations dans un temps long où le taux de scolarisation et le niveau des formations agricoles, industrielles et commerciales de la population, et le caractère « innovant » des pédagogies mises en pratique constituent des gages de modernité. Dans la continuité des travaux menés sur les savoirs agricoles sous l’Ancien Régime sur l’éducation industrielle et les écoles du peuple au XIXe siècle, c’est autour des acteurs, des outils pédagogiques et de la réception de ces savoirs que s’organisera la réflexion de cette sous-thématique.

– Acteurs, institutions et logiques sociales. Il s’agira de porter l’attention sur les acteurs de la fabrication et de la transmission des savoirs de l’apprentissage/formation (élites philanthropiques et patronales, observateurs et réformateurs sociaux ; ingénieurs et enseignants ; administrateurs locaux, représentants de l’État, etc.), sur leurs identités sociales et professionnelles, sur les contenus de leurs enseignements et leurs pratiques pédagogiques, sur les réseaux et communautés de savoirs qu’ils peuvent constituer ou dans lesquels ils s’insèrent. Le rôle des institutions (les sociétés savantes et industrielles, l’État, les écoles, etc.) dans la création et la diffusion des savoirs sera interrogé. Des travaux sur le public (auditeurs et/ou élèves) seront menés afin d’affiner la caractérisation en termes de classe sociale, de genre, etc. comme de rapport à l’offre de formation et à la diversité des savoirs proposés.

– Outils, méthodes, supports. L’intérêt pour les outils de la transmission des savoirs, et pour leurs formes d’appropriation se renforce à mesure des découvertes permises par la numérisation des collections d’œuvres et de documents et par les technologies de l’analyse matérielle de leurs supports et de leurs techniques. Nature et finalité des chefs-d’œuvre d’atelier, des traités, des modèles mentaux ou matériels, des dessins, des estampes, des nouveaux médias sont des domaines qui offrent des perspectives d’avancées considérables. C’est dans ce cadre que pourrait voir le jour un corpus raisonné des dessins prospectifs dans l’architecture et les arts monumentaux de l’aire française du XIIIe au XVIe siècle, traces les plus intimes et incunables de la pensée créatrice des artistes. Aux termes d’une enquête associant chercheurs et institutions de conservation du monde entier, étant donné la dispersion de ces pièces depuis le XVIIIe siècle, un catalogue multimedia et une exposition réelle/virtuelle permettraient de rattraper le retard dont souffre, en la matière, la France à l’échelle de l’Europe. Les programmes de numérisation engagés depuis une quinzaine d’années à l’échelle internationales permettront, par ailleurs, d’envisager les modes d’éducation artistique sous l’Ancien Régime sous de nouveaux angles à travers l’étude comparative des méthodes imprimées touchant aux arts et aux techniques du dessin.

– Diffusion et résistance. C’est au prix de ces approches pluridisciplinaires et multi scalaires que pourront être examinées les formes de réception et de diffusion des créations, des savoirs et de leurs vecteurs, mais aussi les comportements jugés comme des résistances à toutes formes et outils de l’innovation. L’acculturation forcée à l’innovation, comme par exemple les savoirs octroyés, voire imposés, par les élites aux ouvriers au XIXe siècle dans le cadre des cours ouverts le soir et des bibliothèques populaires créées par les élites philanthropiques et patronales, sera au cœur de cette sous-thématique, qui permettra d’établir des liens avec les réflexions sur la norme menées dans le cadre du pôle 2. Ces travaux pourront ainsi contribuer au développement des études critiques de l’innovation.