Institut de Recherches Historiques du Septentrion

Pôle 3 – Matérialités / Immatérialités

Responsables : Thomas Golsenne, Mathieu Vivas

Élargissant la perspective développée dans le précédent axe 1 du laboratoire (« Cultures visuelles et matérielles »), ce pôle regroupe les recherches en sciences humaines et sociales où la dialectique du matériel et de l’immatériel, la tension entre le visible et l’invisible, sont centrales. Les objets et les images, les édifices et les vêtements, etc. sont à la fois envisagés dans leur matérialité propre et comme formes de cristallisation d’idées, de représentations, de croyances, qui n’existeraient pas autrement. Réciproquement, gestes, rites, musique et autres formes d’expression sont étudiés selon leur mode concret d’insertion dans le champ social. Il s’agit ici d’interroger les productions humaines pour déterminer comment elles interviennent activement dans la société, comment elles façonnent des manières de vivre et de penser. La « dématérialisation » dans la société contemporaine, de ce point de vue, demande un examen historique et social : l’IRHiS s’intéresse ici aux dispositifs technico-politiques qui font exister les images et les gestes, la musique et les opinions. Cette approche fait écho au développement de la « technical art history » qui partage avec les recherches menées dans le laboratoire pour les techniques artistiques et la « bricologie », mais aussi les techniques de restauration et de conservation des objets d’art. Ces aspects plutôt techniques amènent également à examiner un ensemble de gestes et de pratiques rituels, politiques, sociaux, médicaux, liturgiques, etc.

Cette approche privilégie la pluridisciplinarité et intéresse l’archéologie, l’histoire, l’histoire de l’art, les études visuelles, l’ethnologie, l’économie ou encore la sociologie. Au sein du laboratoire, elle se décline en trois thématiques principales.

3.1. Cultures visuelles et constructions du sensible

L’image possède toujours deux modes d’existence : l’un matériel, l’autre mental. Elle s’inscrit dans un support (toile, pierre, papier, écran…) et dans l’esprit de son auteur/regardeur. Une image montre autant qu’elle cache et le regard est une construction culturelle. La culture visuelle d’une société définit aussi bien les objets qu’elle produit pour être regardés que les manières de voir et les théories de la vision, les représentations dominantes comme les imaginaires minoritaires qui s’y repèrent. Les histoires, les théories et les politiques de la vision impliquent une approche matérialiste des images, dans la mesure où l’on s’intéresse ici aux dispositifs à la fois techniques et idéologiques qui forment la culture visuelle de chaque société, que cela soit au Moyen Âge ou aujourd’hui, en Europe ou ailleurs. Le rôle central de la vision dans les pratiques sociales, scientifiques, politiques, etc. nécessite un examen à la fois précis et critique.

Cet examen du rôle de la vision est aujourd’hui complété par des recherches élargies à l’ensemble des expériences sensorielles dans le cadre des travaux consacrés aux arts of display des historiens de l’art. Ceux-ci placent la question du rapport du spectateur à l’œuvre d’art au cœur de leurs réflexions en s’appuyant autant sur les outils traditionnels de la recherche historique (comme les témoignages d’époque) que sur les dispositifs de reconstitution les plus récents relevant des techniques numériques. À ce titre, ces explorations nouvelles sont propices aux collaborations pluridisciplinaires.

Les cultures visuelles couvrent donc un très large champ d’exploration et répondent à de multiples approches scientifiques : anthropologie de l’art et des images, visual studies anglo-américaines, « nouvelle histoire de l’art », histoire sociale des images vernaculaires, etc.

L’IRHiS accorde depuis longtemps une importance particulière à l’étude des cultures visuelles, ce qui en fait un laboratoire de SHS pionnier en la matière, soutenu par l’université de Lille et la Région qui ont fait de l’image un domaine d’excellence scientifique et de développement économique. Les activités du laboratoire concernant les cultures visuelles se prolongent en effet dans le programme Sciences et Cultures du Visuel (SCV), soutenu par le CNRS et basé au cœur d’un site scientifique et économique consacré à l’image (l’Imaginarium à Tourcoing), qui abrite un équipement de haute technologie visuelle (Equipex IrDIVE). SCV regroupe plusieurs équipes au sein de l’université de Lille et des collaborations avec de nombreux partenaires locaux de renommée nationale ou internationale (Plaine Images, Pictanovo, le Studio national de création artistique Le Fresnoy, le musée du Louvre-Lens, etc.). De plus, les chercheurs de l’université de Lille ont la possibilité de répondre régulièrement à des appels à projets qui privilégient les approches innovantes des images, tant du point de vue technologique que méthodologique, et d’inviter des chercheurs étrangers en résidence (CPER MAuVE). Enfin, les recherches sur les cultures visuelles peuvent trouver un débouché dans la nouvelle collection « Iconophilies » des Presses universitaires du Septentrion.

De même que les images, la musique et le son peuvent être abordés comme des pratiques sensibles ; de même que les images, la musique et le son sont l’objet de recherches interdisciplinaires, croisant notamment les sciences humaines et sociales (histoire et sociologie en particulier), la musicologie, l’économie, l’ingénierie, l’esthétique et la psychologie. Les recherches menées à l’IRHiS dans ces domaines s’intègrent au développement récent des sound studies : outre les aspects politiques, économiques, sociaux et culturels liés à l’histoire du sonore, incluant, entre autres, les moyens de production, d’enregistrement, de diffusion, les réseaux et les acteurs sociaux, ainsi que les usages sociaux et politiques, c’est bien toute la gamme des sonorités historiques et des cultures sonores, l’audible, mais aussi l’inaudible, avec les valeurs sociales qu’ils véhiculent et les effets qu’ils produisent qui sont étudiés ici.

3.2. Le corps : enjeux culturels et sociaux

Les « études de mode » ou fashion studies ont trouvé depuis longtemps à l’IRHiS un point d’ancrage. L’université de Lille est localisée dans une région où le patrimoine textile est particulièrement riche et où la mémoire de l’industrie textile est encore très vive. Outre l’étude économique des artefacts vestimentaires, leur production et leur consommation en particulier, l’accent est mis ici sur leur relation au corps « culturalisé » en tant que vecteur privilégié d’identité, de statut et de genre. Comme interface entre l’intériorité et le visible et comme objet d’attraction et de prestige, le vêtement est un objet de choix pour explorer les rapports du voir et du pouvoir, de l’être et du paraître dans le monde occidental, avec ses logiques historiques propres, comme la « mode » ou la gouvernementalité par la consommation, mais aussi dans le sens d’une histoire comparée des présentations de soi et de l’autre. Ces recherches concernent aussi bien les périodes anciennes que contemporaines.

À ces divers titres, les représentations correspondantes, qu’elles soient discursives ou imagées, symboliques ou documentaires, sont étroitement associées aux enquêtes en cours et à venir, comme le Groupement d’intérêt scientifique (fondé en 2015) Apparences, corps et société (dont l’IRHiS contribue à définir l’orientation scientifique et qui réunit 35 centres de recherches universitaires et musées répartis dans 12 pays. Le pôle 3, à travers ce GIS, entend développer l’histoire des apparences en France et la décloisonner (la décoloniser) sur le plan international, à partir de problématiques à la croisée de l’histoire de la culture matérielle, du corps et du genre.

Parallèlement, l’IRHiS est à l’origine de deux revues scientifiques portant sur le vêtement, la mode et le textile : Apparence(s) et Modes pratiques (en collaboration avec l’École Supérieure des arts appliqués Duperré).

Les investigations transdisciplinaires menées récemment sur la matérialité du droit de punir et de la contrainte pénale s’inscrivent également dans cette optique (projet quinquennal MSHA Des justices et des Hommes [coll. M. Charageat-M. Soula] ; PHC Polonium Condamnés à mort, fourches patibulaires et lieux d’inhumation [coll. P. Duma]). Dans une réflexion liant perception de l’espace, signification et représentation sociale de vestiges, ces réflexions repensent les formes et les sens des lieux de jugement, d’enfermement et d’exécution, accordent une véritable place aux objets de la justice et s’attachent aux corps produits et gérés par la justice du Moyen Âge à l’époque contemporaine.

Le corps, enfin, à travers les recherches menées au sein de l’IRHiS dans le cadre de l’histoire du genre et des sexualités, de l’histoire de la médecine, mais aussi de l’histoire des spectacles et de la performance, ainsi que de l’histoire du sport, est envisagé comme corps genré et sexué, corps performé et performant, objet de désir et de répulsion, support d’expression ouvert à toutes les transformations (tatouages, piercing, chirurgie esthétique…), sujet d’expériences  et d’expérimentations.

3.3. Productions, usages et imaginaires du monde matériel

À l’heure d’un renouveau des études sur les objets découverts en contexte archéologique, sur ceux conservés dans les musées, sur ceux mentionnés dans les documents textuels et représentés sur les sources iconographiques, le pôle 3 entend également s’interroger sur la chaîne opératoire allant de la confection à l’utilisation. La matérialité s’entend en effet comme un cycle de production où la transformation de la matière en matériaux intervient dans la réalisation concrète d’un objet et même d’un édifice. Le Laboratoire est ainsi associé à la revue d’anthropologie Techniques&Culture, pionnière dans cette approche dans un souci d’ouverture pluridisciplinaire nécessaire pour prendre en compte les divers enjeux des techniques et des physicalités.

L’enquête sur les usages des objets et leur impact sur la culture matérielle du quotidien permet d’appréhender comment leur diffusion et leur appropriation, mais aussi leur destruction/abandon, tant géographique que sociologique, sont contraintes, non seulement par leurs spécificités matérielles propres mais aussi par des normes, des valeurs, des pratiques sociales en partie relayées par le droit. Ces formes institutionnelles de nature diverse (réglementations sur les activités artisanales et industrielles, contrôle des pollutions olfactives, sonores et visuelles provoquées par les usages dans l’espace public, propriété intellectuelle...) mettent en jeu des différences symboliques qui viennent encadrer les circulations matérielles.

Mais c’est toute action politique qui peut être analysée par ses moyens matériels et ses objets. L’étude en particulier des objets du quotidien intéresse désormais les recherches sur la culture politique au sens large, comme culture de ceux qui gouvernent et de ceux qui sont gouvernés, impliquant par exemple les individus, les syndicats ou encore l’Église.

Dans la longue durée des rapports entre matérialité et immatérialité en Occident, l’Église et la sphère du religieux sont sans doute le premier fabriquant de « statuts » singuliers, d’êtres et de choses « hors normes » : images animées, substances ou lieux sacrés... Le paradoxe de la matérialité du spirituel, et ses institutions, intéressent au premier chef ce pôle. Cette perspective s’inscrit dans les avancées récentes des historiens et des ethnologues sur les « matérialités religieuses ». Le laboratoire est membre du GIS « Religions » (dirigé par Philippe Martin à Lyon). De plus, l’IRHiS est aussi associé à l’IEFR (Institut d’Étude du Fait Religieux) d’Arras. On ajoutera aussi que l’IRHiS, par ses chercheurs, a contribué aux projets ÉPIRE (Études Pratiques et Interdisciplinaires des Religions Établies) de la MESHS, avec d’autres laboratoires (CECILLE, HALMA), en 2017-2018 et 2018-2019. La journée que l’IRHiS a eu en charge cette année portait sur « sanctuaires en contexte » (https://www.meshs.fr/page/etudespra170710155956).

Les recherches menées dans le cadre du pôle matérialités et immatérialités s’appuient actuellement sur les séminaires du laboratoire « Culture matérielle et visuelle » (École doctorale SHS Lille Nord de France), « Imago », « Objets », et prolongent l’offre de formation des masters Archives, Histoire de l’art, Patrimoine et musées, et Sciences et cultures du visuel. Des enseignements en licence sont également proposés dans ces domaines (histoire, histoire de l’art, industries culturelles-arts-sociétés). L’élargissement des perspectives de recherche et d’enseignements est en outre conforté par une série de collaborations, notamment entre des chercheurs de l’IRHiS et des étudiants d’histoire inscrits au programme de recherche du Centre d’étude des arts contemporains (CEAC) intitulé « Écritures sonores de l’histoire ». Ce partenariat s’inscrit dans la continuité des travaux déjà menés par les membres de l’IRHiS en sound studies et prendra des formes diverses (séminaires, co-direction de thèses, projets de recherches collectifs, etc.).